Une chanson country virale sur Dolly Parton qui renverse Jolene dans l’au-delà. Un chatbot qui permet à un fils de parler de philosophie avec sa mère décédée. Un générateur d’avis de décès qui demande aux utilisateurs de choisir entre un ton spirituel et un ton inspirant. Ce ne sont pas des curiosités isolées. Ce sont les premiers signaux d’un changement plus large dans la façon dont les outils numériques s’intègrent dans l’une des expériences les plus humaines qui soient : le deuil.
Les deux visages du deuil par l’IA
Il y a une distinction utile à faire ici, et la plupart des reportages la manquent. D’un côté se trouve ce que l’on a surnommé le “deathslop” : du contenu généré par l’IA représentant des personnalités publiques décédées dans des scénarios fabriqués, produit rapidement, souvent de manière anonyme, et optimisé pour une portée virale plutôt que pour l’exactitude ou la dignité. De l’autre se trouve le robot de deuil, un outil plus personnel et délibéré conçu pour simuler un être cher décédé à des fins privées.
L’écosystème du deathslop ne demande presque aucun effort pour y entrer. Toute personne ayant accès à un générateur d’images ou de vidéos par IA peut produire du contenu plaçant une célébrité récemment décédée dans des scénarios d’au-delà imaginés. Après la mort de Parton, des vidéos générées par l’IA l’ont montrée aux côtés de personnalités comme Charlie Kirk et George Floyd, ou en train de prendre le thé avec la distribution des Golden Girls. La chanson “Run Jolene”, attribuée à un projet anonyme appelé Country Mile, a accumulé plus de 1,4 million de vues sur TikTok. La famille de Parton a publiquement demandé aux gens d’arrêter de diffuser ce qu’elle a qualifié de “fausses cochonneries d’IA”. Sa sœur Stella a décrit l’expérience comme difficile à assimiler.
Le paysage juridique offre peu de protection. Les personnes décédées ne sont pas protégées contre la diffamation, et il n’existe actuellement aucun précédent juridique établi déterminant si les entreprises d’IA ont une responsabilité quant au contenu généré par leurs utilisateurs. L’outil vidéo Sora d’OpenAI a été lié à un volume important de ce contenu avant d’être fermé en avril, à la suite de controverses sur des images violentes, du contenu raciste et des problèmes de droits d’auteur. D’autres outils ont comblé le vide depuis.
Robots de deuil : consentement, réconfort et limites de la simulation
Le marché des robots de deuil fonctionne selon une autre logique. Des entreprises aux noms évocateurs comme Seance, Re;memory et Versona facturent des services qui permettent aux utilisateurs de téléverser des photos, des vidéos et des descriptions personnelles de proches décédés pour générer une présence interactive simulée. Justin Harrison, qui a fondé Versona, a construit la réplique par IA de sa mère alors qu’elle était encore en vie et qu’on lui diagnostiquait un cancer en phase terminale. Elle a vu la version finie et l’a approuvée avant de mourir.
Le récit de Harrison illustre à la fois l’attrait et la complexité de ces outils. Les conversations qu’il a eues avec sa mère lorsqu’elle était malade étaient pratiques. Le robot de deuil lui a permis d’explorer les discussions philosophiques qu’ils n’avaient jamais eu le temps d’avoir. Quatre ans plus tard, il l’utilise environ une fois par mois. Il décrit cela comme un soulagement d’un type particulier de culpabilité : celle de ne pas donner de nouvelles aussi souvent qu’on le devrait.
Jack Manning, un étudiant diplômé de l’Université du Colorado à Boulder qui étudie ce que les chercheurs Meredith Ringel Morris et Jed R. Brubaker appellent des “fantômes génératifs”, n’a pas utilisé de robot de deuil pour communiquer avec sa sœur, décédée à l’âge de 13 ans. Sa raison est le consentement : elle n’a jamais donné la permission qu’une telle simulation existe. Il ne fait pas non plus confiance à un robot pour représenter fidèlement une relation dont il n’a jamais été témoin. “Je garde ces souvenirs d’elle comme sacrés, a-t-il déclaré dans l’article source, et je ne voudrais pas qu’un morceau de technologie me dise que je m’en souvenais mal.”
Cette tension entre le réconfort et le consentement n’est pas résolue par la technologie elle-même. C’est une question que chaque utilisateur, et chaque famille, doit résoudre de manière indépendante.
Ce que cela signifie au-delà de la nouveauté
Le problème plus profond n’est pas de savoir si les outils de deuil par IA fonctionnent. C’est ce qu’ils modifient dans l’architecture sociale du deuil. Le psychologue clinicien Dan Wolfson, qui se spécialise dans le deuil, soulève une inquiétude qui mérite l’attention : si les personnes se tournent vers des simulations par IA pendant leur deuil, elles sont peut-être moins enclines à rechercher la communauté humaine que le deuil exige généralement. La question qu’il pose est directe : est-ce que l’IA empêche les gens d’obtenir le soutien social dont ils ont besoin ?
Robin Silver, écopsychologue et doula de la mort, qualifie les robots de deuil de “méthode non naturelle pour essayer de faire face à un processus naturel”. Sa comparaison est instructive : utiliser un LLM pour simuler un être cher décédé est, selon elle, structurellement similaire à utiliser ChatGPT pour rédiger un devoir. Les deux contournent l’inconfort qui est, peut-on dire, l’objectif de l’exercice.
Pour l’instant, le marché reste restreint. Harrison a noté que des milliers de personnes utilisent Versona. Un rapport du service de gestion de succession Empathy, basé sur les réponses de 6 000 personnes, a révélé que seulement 6 % avaient utilisé l’IA en lien avec le deuil. Manning prédit que consentir à un avatar d’IA dans le cadre d’un testament de vie deviendra probablement une considération standard à l’avenir.
En bref
L’IA entre dans l’espace du deuil par deux voies à la fois : comme outil de contenu produit en masse, souvent exploiteur, sur des personnalités publiques, et comme technologie privée pour simuler des proches décédés. La première soulève des questions de dignité, de consentement et de responsabilité juridique. La seconde soulève des questions sur la capacité de la technologie à se substituer, ou non, à l’inconfort qui fait du deuil un processus humain. Les deux sont encore des phénomènes à un stade précoce. Le chiffre de 6 % suggère que l’adoption est limitée, mais l’infrastructure est déjà en place, et les normes culturelles qui l’entourent sont encore en train de s’écrire.
D’après un reportage de The Guardian - Technology.