Aucune entreprise sur Terre n’exploite plus de robots qu’Amazon. Ce simple fait recadre toute conversation sur l’automatisation et l’emploi. Amazon gère plus d’un million de robots dans tout son réseau d’entrepôts, les coordonnant vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour honorer des dizaines de millions de livraisons le jour même et le lendemain. En même temps, l’entreprise reste le deuxième employeur privé au monde, avec plus de 1,5 million de travailleurs humains à temps plein et à temps partiel. La coexistence de ces deux chiffres n’est pas une contradiction. C’est la tension centrale qu’il convient de comprendre.
Le robot qui dicte le rythme
La plupart des reportages sur l’automatisation des entrepôts se concentrent sur la suppression d’emplois. Ce qu’ils manquent, c’est un changement plus subtil dans la manière dont le travail lui-même est structuré lorsque les humains et les robots partagent le même espace.
Brian Greenwood, professeur de commerce à la George Mason University, établit une distinction utile. Pendant la plus grande partie du siècle dernier, l’automatisation a retiré les tâches dangereuses des mains des travailleurs et les a exécutées à distance. L’essor des robots collaboratifs change la donne de deux manières: le robot opère physiquement près de l’humain, et il peut dicter le rythme du travail. Ce deuxième point revêt un poids considérable. Lorsqu’un travailleur humain doit suivre le rythme d’un homologue robotique qui ne se fatigue jamais, la nature du travail change, même si l’intitulé du poste reste le même.
Les dirigeants d’Amazon présentent eux-mêmes le parc de robots comme un outil de réduction de la charge physique. Scott Dresser, vice-président d’Amazon Robotics, décrit l’approche de l’entreprise comme l’identification des défis qui touchent à la fois les employés et les clients, puis l’application de la technologie pour les résoudre. L’entreprise cite le taux de blessures et de maladies dans le secteur des entrepôts aux États-Unis, que l’Occupational Safety and Health Administration qualifie généralement de plus du double de la moyenne de tous les secteurs, comme une raison d’automatiser les tâches les plus exigeantes physiquement. Des groupes de défense des travailleurs et des chercheurs indépendants affirment toutefois que la réalité est plus complexe que ne le suggère cette vision.
De Kiva à DeepFleet: comment le système a été construit
L’infrastructure robotique d’Amazon remonte à une seule acquisition. En 2012, l’entreprise a racheté Kiva Systems, l’un des tout premiers pionniers des robots mobiles à roues conçus pour apporter des étagères aux travailleurs plutôt que d’exiger de ces derniers qu’ils parcourent les allées de l’entrepôt. Kiva a été rebaptisée Amazon Robotics et est devenue le moteur de ce qui constitue aujourd’hui un parc de plus d’un million de machines, dont la plupart sont fabriquées en interne dans des installations du Massachusetts. Cette année, Amazon a annoncé son intention de construire des usines de production supplémentaires à Austin au Texas, et à Greenwood dans l’Indiana.
Les robots mobiles, y compris les modèles appelés Hercules et Titan, ont une taille allant d’une table de billard à un piano à queue. Ils récupèrent de grandes étagères en tissu remplies de bacs en plastique et les apportent aux postes de travail humains. Un modèle plus récent, Proteus, utilise des capteurs pour fonctionner en toute sécurité dans des zones ouvertes aux côtés des humains plutôt que de rester dans des zones clôturées.
La gestion d’un parc de cette envergure introduit sa propre complexité. Des essaims de robots se déplaçant dans les allées étroites des entrepôts peuvent créer des embouteillages. Amazon a résolu ce problème grâce à une suite de modèles de fondation IA appelés DeepFleet, conçus pour prédire et prévenir les engorgements robotiques avant qu’ils ne se produisent.
Les bras robotiques représentent la nouvelle frontière. Le premier bras conçu en interne par Amazon, Robin, a commencé à être testé en 2021 et a été lancé dans une installation à Lakeland en Floride, en 2022. Il utilise huit ventouses pour saisir des colis individuels sur des convoyeurs encombrés. Avant chaque saisie, le logiciel du robot analyse une vue plongeante de la pile et classe les actions possibles par probabilité de succès estimée.
Les premières versions de Robin reposaient sur des algorithmes conçus à la main, chacun présentant des modes de défaillance spécifiques. Une stratégie privilégiant les colis plus volumineux peinait lorsque des colis plus petits venaient les chevaucher. Une autre stratégie favorisant les colis accessibles au sommet des piles échouait sur les articles partiellement enfouis. L’équipe a remplacé ces approches fondées sur des règles par l’apprentissage automatique, en entraînant un modèle initial sur plus de 394 000 actions de tri réelles.
Les résultats ont été mesurables. La meilleure méthode d’apprentissage automatique a atteint un taux de réussite de 93,73 pour cent, contre 92,28 pour cent pour le meilleur algorithme traditionnel. Cet écart d’environ un point et demi de pourcentage s’est traduit par environ 16 500 échecs de tri en moins au cours d’une période impliquant plus d’un million de sélections au total. Une expérience supplémentaire impliquant deux millions de sélections a montré que l’approche par apprentissage automatique pouvait réduire le taux de tri raté de 20 pour cent. À l’échelle d’Amazon, des améliorations marginales se traduisent par une importance opérationnelle majeure.
Amazon s’attend à plus que doubler son parc de bras robotiques cette année. D’après les chiffres les plus récents cités par le directeur financier d’Amazon, Brian Olsavsky, le nombre de bras déployés se compte en milliers à un seul chiffre, ce qui signifie que l’expansion prévue est substantielle.
Ce que cela indique réellement sur le travail et la technologie
Le cas d’Amazon illustre un phénomène plus large sur la manière dont l’automatisation guidée par l’IA s’implante sur le lieu de travail. La question est rarement de savoir si les robots remplacent purement et simplement les humains. La question la plus lourde de conséquences est de savoir comment la présence des robots remodelle les conditions dans lesquelles les humains travaillent: la vitesse exigée d’eux, les tâches qui leur sont laissées, ainsi que les exigences physiques et cognitives qui subsistent.
Avec près de deux millions de personnes employées dans le secteur de l’entreposage aux États-Unis, caractérisé par un taux de rotation élevé et des taux de blessures élevés, les enjeux d’un juste équilibre ne sont pas abstraits. Les robots qui gèrent les tâches les plus dangereuses peuvent véritablement réduire les risques. Les robots qui dictent le rythme de travail de leurs collègues humains introduisent un autre type de pression.
La technologie elle-même progresse rapidement. L’apprentissage automatique remplace les algorithmes fixes. Les modèles d’IA coordonnent les parcs de robots en temps réel. De nouvelles usines sont construites pour produire davantage de machines. L’infrastructure se développe plus rapidement que les cadres permettant de comprendre ce qu’elle implique pour les personnes qui y travaillent.
En bref
Amazon exploite plus d’un million de robots et emploie plus de 1,5 million d’humains. Ces chiffres coexistent parce que les robots ne peuvent toujours pas tout faire à la place des humains, mais l’écart se réduit. Le changement le plus important n’est pas de savoir si les robots remplacent les travailleurs, mais comment ils modifient les conditions de travail de ceux qui restent. L’apprentissage automatique rend les bras robotiques nettement plus performants, et le parc s’apprête à croître de manière significative. Comprendre ce que cela signifie pour les personnes présentes dans les entrepôts nécessite de regarder au-delà des chiffres phares.
D’après un reportage de Ars Technica.
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