Un diplômé de doctorat en sociologie industrielle reçoit une offre d’emploi. Non pas d’une université, mais d’un recruteur en IA. Le rôle: entraîner une machine à concevoir des évaluations, à évaluer des dissertations d’étudiants et à enseigner des cours de premier cycle. Les mêmes tâches que le candidat a passé une décennie à apprendre à exécuter. Il ne s’agit pas d’un scénario hypothétique. C’est ce qui est arrivé à James Maisiri, qui a obtenu son doctorat à l’Université de Johannesbourg, et son témoignage offre un aperçu d’une réalité que la plupart de la couverture médiatique sur l’IA et l’emploi a tendance à totalement ignorer.
La question n’est pas simplement de savoir si l’IA va détruire des emplois. C’est de savoir si l’on demande aux personnes les plus menacées de céder ce qui rend leur travail irremplaçable, et ce, avant même qu’un quelconque déplacement ne se produise.
Le transfert de connaissances dont personne ne parle
Il existe une catégorie bien documentée de travail lié à l’IA: l’étiquetage de données, l’annotation, la modération de contenu. Ces rôles ont été externalisés pendant des années vers des travailleurs au Kenya, au Nigéria et dans d’autres pays, et ils impliquent des tâches relativement mécaniques, comme le marquage d’images, le signalement de contenus et la transcription audio.
Ce que décrit Maisiri est structurellement différent. Il n’a pas été recruté pour étiqueter des données. Il a été recruté pour transférer son jugement. Au fil des années d’enseignement, il avait développé la capacité de distinguer la simple mémorisation d’une véritable compréhension, d’expliquer pourquoi une dissertation mérite 75% plutôt que 60%, et d’identifier quels concepts comptent vraiment dans un cours de premier cycle. C’est cette discrétion accumulée, et non seulement la connaissance, que la plateforme d’IA recherchait.
Des plateformes comme Outlier, Mercor et Surge recrutent désormais activement des médecins, des avocats, des ingénieurs et des éducateurs précisément pour cette raison. Les professions de cols blancs ont longtemps été considérées comme difficiles à automatiser parce qu’elles dépendent de l’interprétation du contexte plutôt que de l’application de règles fixes. Cette hypothèse est maintenant mise à l’épreuve, et cette épreuve est menée par les professionnels eux-mêmes.
Un chômage de 47,4% et une offre de 600 rands
Il est impossible de séparer la dimension économique de cette histoire de sa dimension éthique. Le taux de chômage des jeunes en Afrique du Sud s’élevait à 47,4% au deuxième trimestre de 2026. Le salaire minimum national est de 30,23 rands par heure, soit environ deux dollars américains. Le rôle de formation en IA proposé à Maisiri payait 600 rands par heure, ce qui équivaut à environ 37 dollars américains. Dans ce contexte, la décision de participer ou de refuser n’est pas un exercice philosophique. C’est un calcul de subsistance.
C’est précisément cette dynamique qui rend l’Afrique particulièrement vulnérable à ce que l’on pourrait appeler l’extraction de connaissances à grande échelle. Le continent affiche l’un des taux d’adoption de l’IA les plus bas au monde, la plupart des pays se situant sous la moyenne mondiale d’environ 18% au sein de la population en âge de travailler. L’Afrique du Sud se situe légèrement au-dessus, à 23%. Pourtant, l’Afrique compte également certaines des populations les plus jeunes au monde, un bassin croissant de professionnels hautement qualifiés et un environnement économique caractérisé par un chômage élevé et une croissance modeste. Pour les entreprises d’IA, cette combinaison crée une incitation structurelle: des connaissances expertes disponibles à des coûts nettement inférieurs à ceux des marchés occidentaux.
Pendant ce temps, à l’autre bout de l’échelle des salaires, des trieurs de déchets et des soudeurs en Inde reçoivent 250 roupies par heure, soit environ 2,60 dollars américains, pour porter des caméras et enregistrer leurs routines de travail quotidiennes. Ces séquences vidéo permettent d’entraîner des robots humanoïdes conçus pour effectuer les mêmes tâches. L’écart salarial entre Maisiri et ces travailleurs est énorme. La transaction sous-jacente est identique: une expertise humaine, incarnée ou intellectuelle, convertie en capacité pour une machine.
Ce que le jugement signifie réellement, et pourquoi il ne peut être séparé de la personne
Voici ce que la plupart des discussions sur l’IA et le travail ne parviennent pas à aborder directement. Le jugement n’est pas une compétence au sens conventionnel. Ce n’est pas une technique qui peut être documentée, extraite et transférée proprement. C’est le produit d’une expérience accumulée, d’une formation éthique et d’une sensibilité contextuelle. Lorsqu’un enseignant décide que la dissertation d’un étudiant démontre une véritable compréhension tandis que celle d’un autre ne le fait pas, cette décision s’appuie sur tout ce que l’enseignant a vu, lu et enseigné au fil des ans. Elle est indissociable de ce qu’il est.
Lorsque les plateformes d’IA recrutent des professionnels pour entraîner leurs systèmes, elles ne se contentent pas d’acquérir des points de données. Elles tentent d’encoder ce type de connaissances situées et personnelles dans un modèle qui les exercera ensuite sans la personne. Le témoignage de Maisiri soulève une question qui mérite d’être prise au sérieux: quel genre de jugement ces systèmes apprennent-ils réellement? Est-ce un jugement juste? Est-ce un jugement éthique? Reconnaît-il le contexte de la même manière qu’un praticien humain le ferait?
Ce ne sont pas des questions rhétoriques. Ce sont des questions de conception, et en ce moment, les personnes les mieux placées pour y répondre sont embauchées pour fournir des données d’entrée, et non pour façonner les résultats.
Maisiri a finalement tourné le dos au processus, bien qu’il admette ne pas pouvoir expliquer pleinement pourquoi. Il continue de chercher un poste académique. Son histoire ne résout pas la tension qu’elle décrit. Elle la rend simplement visible.
En bref
Les systèmes d’IA sont de plus en plus entraînés non pas sur des données brutes, mais sur le jugement professionnel: celui qui prend des années à se développer et définit des carrières entières. Les travailleurs hautement qualifiés dans des économies à fort taux de chômage font face à un véritable dilemme, car l’incitation financière à participer est réelle, tout comme le risque d’accélérer leur propre déplacement. Ce qui est transféré dans ces transactions n’est pas seulement de la connaissance. C’est la capacité de décider, et une fois transférée, elle ne revient pas.
D’après un reportage de Rest of World.